Un autre monde est possible

Meeting commun sur les retraites du 11 décembre 2019 à la Bourse du Travail de Saint-Denis. De gauche à droite : Guillaume Balas (Génération-s), Olivier Besancenot (NPA), Marie-Noëlle Lienemann (Gauche républicaine et socialiste), Eric Coquerel (LFI), Fabien Roussel (PCF), Olivier Faure (PS), Julien Bayou (EELV), Nathalie Artaud (LO).

Mais que sont venus faire LO et le NPA dans cette galère ?

Alors que la colère du monde du travail gronde contre une nouvelle réforme des retraites, les partis d’opposition au gouvernement espèrent bien en tirer profit. Le Pen soutient la mobilisation, tout en se méfiant des grèves et en réclamant une trêve à Noël. La Droite, forte de son expérience en la matière, donne des leçons de réformisme à Macron. Tandis que la Gauche, ou plutôt ses nombreuses composantes, cherche à rebondir suite aux dernières élections Présidentielles.

Le PCF a pris les devants et invité toute la Gauche à un meeting commun le 11 décembre dernier à la Bourse du Travail de Saint-Denis. Et ils ont tous répondu présents : PS, France Insoumise, Europe Ecologie les Verts, Génération-s… Jusqu’au NPA, et plus étonnant : Lutte Ouvrière. Personne ne voulait manquer la photo de groupe. Suspendue au-dessus des représentants de la Gauche et de l’extrême-gauche et faisant face à la salle, une banderole annonçait la couleur : « Contre la retraite Macron, une autre réforme est possible ».

A la tribune, Olivier Besancenot a remercié Edouard Philippe de donner à la Gauche la possibilité de faire front commun. Son « Ils voulaient qu’on se bouffe la gueule entre nous, ils n’y sont pas parvenus ! », lui a valu une salve d’applaudissements. Après avoir signé une tribune commune fin novembre [1] dans Libération, la direction du NPA cherche plus que jamais à être utile et à favoriser un débat (re)constructif au sein de la Gauche.

Evidemment, Olivier Besancenot et Nathalie Artaud ont lancé quelques piques à leurs voisins de tribune qui, au gouvernement, ne sont jamais revenus sur les réformes des retraites mises en œuvre par la Droite [2]. C’était bien le minimum. L’extrême-gauche en serait-elle réduite à jouer la mouche du coche ? Aurait-elle besoin de se mêler à ce type d’opération, qui ne vise qu’à reconstituer une Gauche institutionnelle en vue des prochaines élections, pour exister ?

Deux semaines de suite dans son hebdomadaire, Lutte Ouvrière a justifié sa participation à ce meeting. Il s’agissait juste pour LO de « s’affirmer partie prenante du mouvement de lutte contre la réforme ». Comme si la présence de ses nombreux militants dans les grèves actuelles et les manifestations n’y suffisait pas ?

A l’issue de ce meeting commun, le PCF a proposé un « comité de liaison… afin d’envisager toutes les initiatives à prendre en commun pour soutenir la mobilisation et les organisations syndicales engagées dans la lutte ». Il en est sorti une « déclaration commune des forces de Gauche et écologistes », signée le 20 décembre par le Parti Communiste Français, le Parti Socialiste et Europe Ecologie Les Verts pour les principales organisations [3]. Celle-ci condamne « la méthode et le fond de cette réforme des retraites » et « demande que s’ouvre un vrai débat qui mette en balance toutes les propositions pour améliorer le système de retraite actuel sans régression sociale ». Tout ça pour ça !

Certes, LO et le NPA n’ont pas signé cette déclaration, pas plus que la France Insoumise qui voudrait bien d’un nouveau « front populaire » mais derrière Mélenchon.

A fond dans les luttes

L’extrême-gauche a mieux à faire en ce moment. Elle est pleinement investie dans la mobilisation contre la réforme des retraites. Ses militants en sont bien souvent les principaux animateurs et les organisateurs sur leurs lieux de travail.

Du côté de Lutte Ouvrière, on affiche ouvertement comme objectif de construire des comités de grève partout où c’est possible, tout en prévenant que « cette grève nationale dépasse largement leur cadre [4] » et qu’ils ne sont pas en mesure d’en prendre la tête aujourd’hui.

Le NPA est aussi partie prenante de la mobilisation. Ses militants sont parmi les plus actifs et développent des cadres d’auto-organisation : Comités de grève, Assemblées Générales de secteur ou Interprofessionnelles, Coordination Enseignante… « La grève aux grévistes » est un mot d’ordre qui fait mouche parmi les grévistes les plus actifs, syndiqués comme non syndiqués. Il s’agit de construire et de poser les jalons d’une coordination des grévistes organisés qui serait en mesure de prendre la tête de la mobilisation, ou à défaut d’être une école de la lutte et d’exercer une pression sur les directions syndicales.

Certes, ce sont les directions syndicales qui donnent le rythme de la mobilisation, mais à condition qu’elles suivent celui de la base. Le moindre faux pas peut leur coûter des points. Ainsi l’annonce le 19 décembre par la CGT, d’une prochaine journée d’action intersyndicale le 9 janvier, soit plus de 3 semaines après celle du 17 décembre, a donné du champ aux organisations de base, comités de grève et AG interpro. Cette brèche pourrait leur permettre de gagner en crédibilité, d’étendre leur influence et de coordonner davantage leurs efforts.

L’enjeu de la mobilisation actuelle est de faire reculer ce gouvernement qui se croit tout permis et qui méprise les travailleurs, et même leurs syndicats les plus accommodants. Une victoire, même partielle, regonflerait le moral d’une classe ouvrière qui encaisse les coups malgré de fortes mobilisations ces dernières années. Ainsi en 2010, la réforme des retraites menée par Sarkozy et son Premier ministre Fillon avait déclenché des grèves et plusieurs manifestations, dites « saute-mouton », de plus d’un million de personnes dans toute la France selon le ministère de l’Intérieur. La réforme était quand-même passée, faisant reculer l’âge légal à 62 ans pour les salariés du public comme du privé.

A l’inverse, la grève de 1995 a fait chuter Alain Juppé, alors fringant Premier ministre de Chirac. Elle a aussi redonné des forces à la Gauche. Deux ans après, le PS faisait une percée aux élections législatives. Jospin devenait Premier ministre. 1995 a aussi fait émerger l’extrême-gauche, avec des scores électoraux de 5 à 10 %. Une embellie électorale qui dura en gros jusqu’en 2007, et dont ni LO, ni la LCR chacun de leur côté n’ont réussi à tirer vraiment profit sur le plan politique et organisationnel.

Un pôle politique

Evoquant le meeting commun de la Gauche à Saint-Denis auquel elle a pourtant participé, Lutte Ouvrière dénonce toute illusion dans « une alliance gouvernementale de Gauche dont on a vu ce qu’elle peut valoir. Le véritable débouché politique c’est que les travailleurs se battent et découvrent, au travers de leurs luttes, leur capacité de changer les choses. Qu’ils découvrent qu’ils ont les moyens de “désintoxiquer l’économie de la finance”, pour reprendre la formule de Fabien Roussel [5], parce qu’ils ont les moyens d’exproprier la bourgeoisie, de se débarrasser du grand patronat [6] ». Un rétropédalage qui est aussi une façon de botter en touche. Certes, la conscience des travailleurs évolue à travers leurs expériences, dans les luttes. Mais l’« expropriation de la bourgeoisie » ne se fera pas spontanément, sans une prise de pouvoir consciente et organisée … On a connu Lutte Ouvrière plus insistante sur la nécessité de construire un parti révolutionnaire.

Aujourd’hui, l’extrême-gauche doit aussi se saisir de la mobilisation actuelle pour marquer des points politiquement, pour gagner du crédit et de l’influence en tant que courant politique. Notre tâche n’est pas seulement de donner les moyens aux travailleurs de contrôler et de diriger leur mouvement, de leur proposer une politique pour gagner. Notre intervention doit se situer également sur un terrain politique, et répondre à ce mouvement qui est aussi très politique.

Tout le monde le dit ou le ressent : la mobilisation actuelle contre la réforme des retraites est aussi une réaction contre le monde que veut mettre en place Macron. Cette mobilisation est politique, les grèves actuelles sont politiques. De son côté, Macron fait de sa réforme un enjeu politique, celui d’avoir mis un terme aux régimes spéciaux de la SNCF et de la RATP, sur lesquels la Droite s’est cassée les dents. Si cette réforme passait, ce serait pour Macron la victoire d’un « nouveau monde » débarrassé des entraves à la liberté du travail, qui n’est autre que la liberté d’exploiter. Liberté aussi de baisser le « coût du travail », c’est-à-dire les salaires et leurs cotisations sociales. Un « nouveau monde » débarrassé des syndicats « corporatistes » et jamais assez « réformistes » quand il s’agit de réformes venues d’en haut toujours plus libérales et dictée par le MEDEF et les grosses fortunes.

Nous ne luttons pas seulement contre une réforme des retraites. Celle-ci n’est qu’une des expressions d’un capitalisme de plus en plus agressif envers les travailleurs et les plus pauvres, qui s’en prend à nos conditions d’existence et qui détruit la planète. Ce capitalisme, qu’on l’appelle « Macron et son monde » ou autrement, nous voulons le faire tomber. Pas par des élections. Pas par des réformes. Ce monde, la classe ouvrière, la classe des exploités peut le renverser et construire un monde meilleur. Un monde que nous appelons toujours communiste.

Pour l’extrême-gauche, l’enjeu dans ce mouvement, comme il l’a été dans celui des Gilets Jaunes, est de réussir à y planter un drapeau révolutionnaire et communiste, à gagner politiquement une partie significative des militants et des sympathisants de ce mouvement. Nous cherchons déjà à le faire à l’échelle individuelle. Les militants d’extrême-gauche qui interviennent dans le mouvement sont plus ou moins connus et identifiés politiquement. Cela se fait à une échelle plus large, à travers les formes et les structures de lutte que nous cherchons à donner au mouvement.

Cela doit se faire aussi par une intervention politique des militants et des organisations d’extrême-gauche. Des interventions multiformes (orales et écrites, à travers les réseaux sociaux, par des meetings…), qui donnent non seulement la parole aux acteurs du mouvement, mais qui fournissent une compréhension de la situation et des perspectives politiques, qui s’adressent non seulement à son avant-garde mais à l’ensemble des travailleurs et aux classes moyennes.

Et puisqu’il est question de meeting commun, un meeting commun de l’extrême-gauche, réunissant Lutte Ouvrière et le NPA marquerait bien davantage la situation que des meetings séparés. Ce serait un des moyens, le plus évident dans la situation actuelle même s’il n’est pas le seul, d’apparaître comme un pôle politique d’opposition révolutionnaire. C’est à la portée d’organisations de notre taille. Créer ce pôle en même temps qu’étendre et renforcer la mobilisation : les deux sont inséparables. L’enjeu pour l’extrême-gauche n’est pas seulement que chaque organisation se renforce à travers ce mouvement, mais de franchir un cap.

Gilles Seguin, le 23 décembre 2019


[1] « Retraites : contre l’individualisme, nous choisissons la solidarité », tribune signée par Europe Ecologie-les Verts (EELV), Ensemble !, Gauche démocratique et sociale (GDS), Génération·s, Mouvement pour la démocratie en Europe (Diem 25), Olivier Besancenot, Christine Poupin et Philippe Poutou (porte-parole du NPA), Nouvelle Donne (ND), Parti communiste français (PCF), Parti communiste des ouvriers de France (PCOF), Parti de Gauche (PG), Pour une écologie populaire et sociale (PEPS), République et socialisme (RS), François Ruffin (député de La France insoumise). (retour au texte ↩)

[2] Ils auraient pu ajouter qu’en 2014 le gouvernement Ayrault, sous la présidence du socialiste François Hollande, a allongé la durée de cotisation de 41 à 43 ans. (retour au texte ↩)

[3] Sont également signataires : Génération-s, Ensemble, Gauche Démocratique et Sociale, Gauche Républicaine et socialiste, Les Radicaux De Gauche, Pour une Ecologie Populaire, Place Publique, République et Socialisme, République et socialisme, Union des démocrates et Ecologistes. (retour au texte ↩)

[4] « Le mouvement contre la réforme des retraites », Lutte de Classe n°204 – décembre 2019/janvier 2020. (retour au texte ↩)

[5] Fabien Roussel a succédé à Pierre Laurent comme secrétaire national du PCF en novembre 2018. (retour au texte ↩)

[6] Nathalie Arthaud : “Le débouché politique, c’est que les travailleurs se battent !”, Lutte Ouvrière du 18 Décembre 2019. (retour au texte ↩)

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