Trump met la Palestine dans tous ses États

Le soi-disant plan de paix de Trump de janvier 2020 pour la Palestine acte la fin de la solution dite « à deux États ». Pour régler le conflit entre les Palestiniens et Israël, les nationalistes palestiniens ont mis en avant cet objectif. Après avoir abandonné la stratégie de destruction de l’État d’Israël prônée par l’OLP, dans le but d’instaurer un État démocratique palestinien, où les juifs auraient été considérés comme des citoyens de seconde zone.

Cette soi-disant solution, c’est-à-dire l’édification d’un État palestinien à côté d’Israël, a été actée par les accords d’Oslo du 13 septembre 1993 (accord signé à Washington) par Arafat et Yitzhak Rabin sous la houlette de l’impérialisme américain, en la personne de Bill Clinton. Pour les Israéliens, il n’était pas question d’avoir un État palestinien à leurs frontières mais de gagner du temps et de donner un os à ronger aux nationalistes palestiniens.

Trois événements ont montré qu’Israël n’entendait absolument pas tolérer un État palestinien indépendant à ses flancs. Dès 1994, un an après les accords d’Oslo, l’octroi d’un régime d’autonomie à Gaza. Cette zone pauvre et surpeuplée, contrôlée de l’extérieur par les Israéliens a inévitablement été le théâtre d’affrontements fratricides entre factions palestiniennes qui se sont conclus par l’éviction de l’Autorité palestinienne et la prise du pouvoir par le Hamas en juin 2007. Une autonomie de Gaza qui était un substitut d’indépendance.

Puis en 1995, l’assassinat du premier ministre israélien Yitzak Rabin, signataire des accords d’Oslo, renforce considérablement les oppositionnels sionistes à ces accords. Et enfin un déchaînement de la politique de colonisation en Cisjordanie et Jérusalem-Est, qui aboutit en 2019 à l’implantation de plus de 640 000 colons israéliens alors qu’en 1967 la Cisjordanie n’en comptait aucun. Le plan de paix de Trump n’est que la cerise sur le gâteau, laissant le Hamas et l’Autorité palestinienne orphelins de la solution à deux États.

Malgré les avatars des dernières décennies, la cause palestinienne reste populaire au sein des masses arabes comme symbole de la lutte anti-impérialiste. Ce soutien à la cause palestinienne a toujours été conforté dans la population arabe par l’appui verbal et hypocrite des États arabes aux Palestiniens. Une route semée de trahisons et de crimes envers ce peuple opprimé. Pour mémoire : le massacre de Septembre noir, datant de septembre 1970 en Jordanie, la signature d’un traité de paix entre l’Égypte et Israël à camp David, mais surtout, en septembre 1982, le massacre des camps de Sabra et Chatila, au Liban, sous l’œil bienveillant de l’armée israélienne.

Mais Trump veut en finir avec ce soutien, même hypocrite et du bout des lèvres, des États arabes aux Palestiniens. Trump veut obtenir une désolidarisation officielle des États arabes envers la cause palestinienne afin que les Palestiniens se sentent trahis et seuls. Il vise une normalisation de la situation de l’État d’Israël au Moyen-Orient. Une solution depuis longtemps rêvée par la bourgeoisie israélienne qui se voit offrir ainsi un accès aux marchés arabes.

La signature le 13 août 2020 d’une normalisation diplomatique et d’une ouverture des échanges entre Israël et les Émirats arabes unis, sous l’œil bienveillant de Riyad, est un premier pas vers un accord entre Israël et l’Arabie saoudite et la constitution d’un axe Israël-Arabie saoudite-Égypte contre l’Iran. Une alliance qui permettrait aux USA de contrôler la région par États arabes interposés, sans avoir à y envoyer massivement des troupes, sauf dans le cas d’un affrontement direct avec l’Iran.

La première conséquence de tels accords pour les organisations palestiniennes sera l’arrêt des subventions. Les USA en août 2018 avaient déjà annulé 200 millions d’aide aux Palestiniens mais désormais ce sont les États arabes eux-mêmes qui risquent, en cas d’accord avec Israël, d’arrêter le financement des organisations nationalistes palestiniennes, ce qui entraînera une exacerbation de leurs rivalités internes et une perte de leur influence sur les populations palestiniennes.

L’autre conséquence de ce plan de paix de Trump est immédiatement politique pour les Palestiniens et pour les Israéliens juifs. Israël est aujourd’hui, de fait, une entité qui contrôle par la force les territoires de Cisjordanie et de Gaza qui constituent avec Israël un État unique.

Les 6,2 millions d’Israéliens juifs peuvent se permettre de conserver un État bourgeois « démocratique » au sein d’une population d’ensemble (en 2018) de 9,2 millions d’habitants.

Netanyahou a inscrit cet état de fait dans une loi fondamentale datant de 2018, loi qui décrète Israël État-nation du peuple juif.

Mais qu’en sera-t-il si Israël annexe la Cisjordanie et Jérusalem-Est comme c’est sous-entendu dans le soi-disant plan de paix de Trump ? Les trois millions de Palestiniens de Cisjordanie et de Jérusalem-Est deviendront-t-ils des citoyens de l’État d’Israël ? Et si les habitants de Gaza sont annexés – ce n’est pas prévu dans l’immédiat – le deviendront-ils à leur tour ? Le rapport entre les Israéliens juifs et les Arabes israéliens citoyens de l’État d’Israël serait inversé au sein de cette entité.

Pour le gouvernement Netanyahou et les ultras du sionisme, la cause est entendue. L’État d’Israël est propriété et restera propriété exclusive de ses citoyens juifs. C’est déjà en partie le cas pour les Arabes israéliens qui sont exclus (sauf les Druzes) du service militaire, ce qui signifie qu’ils ne sont que les hôtes d’un État qui n’est pas le leur. L’avenir pour les ultras du sionisme ne peut donc être qu’un apartheid renforcé avec une citoyenneté à deux vitesses.

Des droits pour les citoyens juifs et une citoyenneté de seconde zone pour les Arabes israéliens.

À ce futur (un État juif + apartheid), la gauche israélienne oppose un État démocratique mais veut maintenir son caractère totalement juif, ce qui serait inacceptable pour une population majoritairement composée d’arabes israéliens.

Dilemme insoluble ?

La coexistence ne peut être possible dans le cadre citoyen d’un État juif qui refuse aux Palestiniens des droits nationaux, à savoir le refus qu’ils soient aussi propriétaires de leur État, un État qui ne pourra en aucun cas être un État-nation du peuple juif. La lutte pour la coexistence au sein d’un État binational s’impose de fait. Ce n’est pas une vue de l’esprit mais une évolution prévisible depuis longtemps de la réalité politique.

Le journal Le Monde cite un sondage datant de fin 2018 indiquant que les Palestiniens de Cisjordanie, de Jérusalem-Est et de la bande de Gaza ne sont plus que 43 % à croire à une solution à deux États. Le sondage a été réalisé avant le plan de paix de Trump de janvier 2020 qui a dû accélérer fortement cette tendance. Cela ne signifie pas que l’espoir dans une solution à deux États disparaîtra. Les vieilles chimères ont la vie dure. Mais cela signifie surtout que le centre de gravité des luttes palestiniennes a de fortes chances de se déplacer des Palestiniens des territoires et de Gaza vers les Palestiniens de l’intérieur d’Israël, dont le nombre peut s’accroître de Palestiniens en provenance de la Cisjordanie annexée.

Les Arabes israéliens, jusqu’ici restés spectateurs sympathisants des Palestiniens de l’extérieur, seront amenés à entrer en lutte, car ils seront directement menacés d’un apartheid bien plus dur que celui qu’ils subissent actuellement. Par nécessité, la lutte deviendra directement politique pour obtenir des droits nationaux et cela ne peut se réaliser que dans le cadre d’un État binational.

Cette idée ne peut que faire son chemin parmi les militants progressistes juifs d’Israël qui regardent ce que font les juifs américains. Ceux-ci estiment que leur situation s’est aggravée aux USA par la faute de Trump qu’ils accusent d’être à l’origine des attentats antisémites de Pittsburgh et de Poway. Sans compter les discours fielleux de Trump qui a renvoyé dos à dos les suprématistes blancs du Ku-Klux-Klan et les antifascistes après le drame antisémite de Charlottesville en août 2017.

Les militants de la gauche démocrate américaine sont scandalisés par le soutien sans faille de Netanyahou à Trump mais aussi par les tueries incessantes de Palestiniens perpétrés par Israël, sans compter les salamalecs de Trump et de Netannyahou à l’endroit des pires antisémites de la planète, Victor Orban en Hongrie jusqu’aux évangélistes américains, en passant par les ignobles dirigeants polonais et croates. Sans compter leur contestation de la loi Israël État-nation du peuple juif.

En additionnant le tout, ça fait beaucoup.

Or les liens ont toujours été très étroits entre la gauche et l’extrême gauche démocrate américaine et les militants israéliens qui contestent la politique d’Israël. Ce sont des signes précurseurs. Dans la décennie qui s’annonce, les militants juifs d’Israël et les Palestiniens ne seront plus séparés par des murs et des barbelés et se retrouveront à militer au coude à coude contre l’establishment israélien.

Militer pour quoi ?

Dans de multiples conflits sociaux, dans le mouvement des tentes pour l’obtention de logements accessibles en 2011 par exemple, les militants et les manifestants israéliens juifs et arabes se sont retrouvés ensemble dans la rue, mais une fois le conflit social terminé, ils réintégraient des camps opposés à cause de la question nationale.

L’adoption de la perspective d’un État binational permettant la cohabitation des deux peuples sur le même territoire peut débloquer la situation et permettre de surmonter le fossé de sang qui sépare les deux nations.

Netanyahou et l’extrême droite religieuse sioniste et religieuse s’y opposeront de toutes leurs forces en instaurant un apartheid renforcé, si annexion de la Cisjordanie il y a, dans le but de maintenir leur Israël État-nation du peuple juif.

Les travaillistes israéliens rêvent d’un État démocratique, mais qui resterait un État juif, n’accordant que des droits civils et pas des droits nationaux aux Palestiniens. Cela les amènera fatalement à capituler face à la droite et à l’extrême droite israélienne.

Les nationalistes palestiniens ont de grandes chances de persister dans leur solution à deux États, car ils sont viscéralement opposés, par nationalisme, à des luttes fraternelles entre travailleurs juifs et palestiniens. Leur influence risque de décroître au profit de nouvelles organisations préconisant un État binational.

L’avenir se jouera résolument du côté du mouvement des travailleurs dans le cadre d’un Israël ayant annexé la Cisjordanie dans un premier temps. Il se fera contre les classes possédantes israélienne et palestinienne qui ont le soutien de l’impérialisme au travers de multiples canaux.

La lutte pour un État binational est à la fois une perspective et un outil révolutionnaire, car il ne pourra être obtenu que par une lutte de classe déterminée des opprimés, Palestiniens et Juifs, contre les classes dominantes de la région et contre l’impérialisme. Cette lutte serait un formidable encouragement pour les peuples du Moyen-Orient sous le joug du capitalisme et du communautarisme. Les populations pauvres, les travailleurs du Liban par exemple, ne seraient certainement pas les dernières à voir comme un exemple un mouvement qui au travers de la revendication d’un État national tente de s’affranchir des chaînes nationalistes et communautaires créé par l’impérialisme et les bourgeoisies locales.

Réciproquement cet État binational issu d’une révolution socialiste ne tiendrait que par l’extension de la révolution à tous les pays arabes.

10 octobre 2020, Gil Lannou

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