A Cléon, Renault sommé de prévenir les suicides

Après deux suicides dans l’usine de Cléon, la Sécurité sociale donne six mois à Renault pour mettre en place un plan d’action contre les risques psychosociaux. À la clé, la menace d’une augmentation du taux de cotisation.

renault_cléon_2Deux suicides en un an dans une usine suffisent-ils à impulser une véritable politique de prévention dans une grande entreprise ? Rien n’est moins sûr, si l’on en croit le cas du site Renault de Cléon en Seine-Maritime, dont la direction vient de se voir reprocher son inertie par l’administration. Dans un courrier d’injonction adressé début juillet au directeur de l’usine de moteurs et boîtes de vitesse automobiles, et que l’Humanité s’est procuré, la caisse d’assurance retraite et de la santé au travail (Carsat) de Normandie donne six mois à Renault pour mettre en place un véritable plan d’action contre les risques psychosociaux auxquels sont exposés les salariés. Faute de quoi, la Sécu pourra décider de majorer pour l’établissement le taux de cotisation accidents du travail-maladies professionnelles (AT-MP) de 25 % dans un premier temps, puis de 50 à 200 % si les risques persistent.

Une forte angoisse du personnel

Ce coup de semonce intervient après plusieurs mois de pressions infructueuses. Le personnel de cette usine – 3 346 salariés actuellement – a connu un premier drame le 21 avril 2013 avec le suicide d’un technicien dans un atelier. Les enquêtes sur ce suicide, menées par l’inspection du travail, par le CSHCT, ainsi que par le cabinet Technologia à la demande de la direction, venaient juste d’aboutir en décembre que, le 30 janvier dernier, un deuxième salarié est retrouvé pendu dans un atelier. En février, la direction annonce un « plan d’action » consistant à organiser des « groupes d’expression » de salariés et à développer la « convivialité », notamment en apportant des croissants le matin… Dans son courrier, l’ingénieur conseil de la Carsat rappelle avoir, dès février, demandé par courrier à Renault d’engager une démarche d’évaluation des risques psychosociaux pour l’établissement. En mars, la direction lui répond que le rapport de Technologia et la mise en place de groupes d’expression satisfont déjà sa demande. En mai, lors d’une rencontre, elle réaffirme cette position. Mais « l’absence d’analyse de la situation de travail réel ne permet pas d’identifier ce qui, dans le travail, est source de risques psychosociaux », écrit l’ingénieur, avant de conclure : « Les salariés de votre établissement sont exposés à des facteurs de risques psychosociaux pouvant entraîner des accidents graves ou mortels. » Autrement dit, de nouveaux drames sont possibles. Il exige un diagnostic complet par un cabinet extérieur et un plan d’action permettant une véritable prévention de la souffrance au travail. Sollicité par l’Humanité, le groupe Renault persiste et signe en estimant que « les actions demandées par la Carsat Normandie ont déjà eu lieu », qu’il « a conscience d’une situation exceptionnelle et a pris toutes les dispositions afin d’assurer une vigilance accrue des managers ».

« La direction considère que tout a déjà été fait, alors que le la situation, l’ambiance ne se sont pas améliorées », déplore William Audoux, secrétaire du syndicat CGT et du CHSCT de la fonderie, qui évoque la « précarisation, le sous-effectif, la pression des objectifs », et l’impact sur la santé des salariés des 21 jours de travail supplémentaires par an découlant de l’accord de compétitivité signé en mars 2013. Les rapports sur le suicide avaient pointé une forte angoisse du personnel quant à l’avenir du site et de l’emploi, une dimension qui persiste. Alors que Renault prévoit une augmentation de l’activité de l’usine de 35 % sur deux ans, il recourt à l’intérim mais les effectifs en CDI continuent de chuter, conformément aux objectifs de l’accord de compétitivité. Pour le site de Cléon, 800 suppressions d’emplois étaient programmées d’ici à la fin 2016 ; déjà 450 ont été atteintes en un an, par départs en préretraite et démissions. « Des gens très compétents vont voir ailleurs et la direction ne fait rien pour les retenir, ça génère une inquiétude pour l’avenir du site », pointe Pascal Le Manach, secrétaire adjoint du syndicat CGT. Mercredi dernier, en comité d’entreprise, la direction a présenté aux élus les résultats d’une étude réalisée auprès des salariés : seuls 33 % disent avoir « confiance » dans la direction, 29 % sont satisfaits de leur rémunération, 39 % seulement se sentent respectés et reconnus dans l’entreprise. « L’ambiance est à la défiance, constate William Audoux, de la CGT. Les salariés sont contents de se défouler dans les groupes d’expression, de dire ce qu’ils ont sur le cœur, mais rien n’avancera tant que la direction ne remettra pas en cause les suppressions d’emplois et l’augmentation des cadences. » 7 000 C’est en vingt ans 
le nombre d’emplois perdus sur le site Renault de Cléon, passé de 
10 000 salariés 
à quelque 
3 000.

La CGT refuse la mascarade

Après l’annonce de son plan consistant en des groupes de parole et des mesures de « convivialité », la direction de l’usine a mis en place fin février une commission paritaire pour associer les élus du personnel. « Mais rapidement on a vu qu’elle ne voulait pas aborder les vrais problèmes, on a claqué la porte de cette mascarade », explique William Audoux, de la CGT, syndicat majoritaire qui exige par exemple l’arrêt de toute discrimination et harcèlement et la transparence sur les rotations sur les postes de nuit (problématiques au cœur des deux suicides), un plan d’embauches immédiat, l’instauration de pauses et de repas collectifs…

 

par Fanny Doumayrou –  l’Humanité du mardi 29 juillet 2014

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