Le « devoir de lutter contre l’islamophobie » ?

« On a le droit d’être islamophobe« ». En reprenant une formule de Charb [1] lors de l’université d’été de la France Insoumise, Henri Peña-Ruiz n’imaginait pas qu’il déclencherait une telle polémique. Une partie du NPA a plongé dans la mêlée. Le philosophe et spécialiste de la laïcité [2] est accusé de faire le jeu des « racistes de tout poil ». Mais la critique va bien au-delà. « Face à l’expansion des extrêmes droites et à la reprise de ses thèses par des pans toujours plus larges du champ politique, […] il s’agit de ne pas tergiverser : on n’a pas le droit d’être islamophobe, mais on a le devoir de lutter contre l’islamophobie » a-t-on pu lire dans l’hebdomadaire du NPA du 12 septembre. Intitulé « Le « droit d’être islamophobe » ?», l’article défend certes le droit de critiquer la religion. Mais le lecteur en vient à se demander s‘il peut encore critiquer l’islam puisque celui-ci étant attaqué par Eric Zemmour et Alain Finkielkraut, il n’est pas question, même de loin, de mêler sa voix aux leurs. Nous sommes donc sommés de choisir notre camp. Comme si la lutte contre l’islamophobie ne pouvait pas être aussi instrumentalisée ?!

L’injonction découlerait des « ravages de l’islamophobie ». C’est peu dire que le fond de l’air se rembruni : banalisation du racisme, nomination d’un commissaire européen chargé de la « protection de notre mode de vie européen » dont la mission serait de « répondre aux peurs et aux préoccupations légitimes concernant l’impact des migrations illégales sur notre économie et notre société », lancement par Macron d’un débat sur l’immigration dans le but de dévier la colère sociale… Les thèses de l’extrême droite sur la supposée identité culturelle nationale ou européenne (comprendre « chrétienne ») sont largement reprises sur l’échiquier politique.

La phobie, nous dit le dictionnaire, est une crainte excessive, maladive et irraisonnée, une peur ou une aversion instinctive. La phobie de l’islam, qui a l’extrême droite comme foyer d’infection, est bien une maladie. Cette islamophobie fait des ravages dont l’un, et non des moindres, est de diviser les travailleurs et les plus pauvres.

Certains auraient trouvé le remède : l’anti-islamophobie. Pas si simple, car d’autres forces sont à l’œuvre. Un islam militant, religieux et politique, est également à l’offensive, composé de mouvements plus ou moins réactionnaires qui cherchent à dresser un fossé entre musulmans et non musulmans, jouant sur la peur voire la terreur. Accusé de racisme, Charb a décidé de « continuer à rire des curés, des rabbins et des imams » avant de le payer de sa vie. La religion s’immisce de plus en plus dans la sphère privée et publique. Si l’extrême-droite instrumentalise la laïcité, les islamistes n’en font pas moins avec l’anti-islamophobie. Les militants de l’islam politique ou religieux cherchent à réduire toute critique à leur égard sous prétexte de racisme ou d’islamophobie. « Les militants communautaristes qui essaient d’imposer aux autorités judiciaires et politiques la notion d’islamophobie n’ont pas d’autre but que de pousser les victimes de racisme à s’affirmer musulmanes », écrivait Charb. En fait, tout dépend qui et dans quel contexte se déclare islamophobe ou anti-islamophobe.

Dénoncer le caractère anesthésiant et aliénant de la religion comme obstacle à toute émancipation n’a rien d’une phobie. La religion est « l’opium du peuple » écrivait Marx, qui ajoutait que « la critique de la religion détruit les illusions de l’homme pour qu’il pense, agisse, façonne sa réalité comme un homme sans illusions parvenu à l’âge de la raison, pour qu’il gravite autour de lui-même [3]. » Face à la montée des idéologies et des pratiques religieuses, cette critique est plus que jamais nécessaire, y compris celle de l’islam même si elle peut être dénoncée par certains comme islamophobe.

Voir dans l’islamisme politique un ennemi des travailleurs et un obscurantisme n’est pas davantage la conséquence d’une phobie de l’islam. Il n’y a hélas pas besoin de diaboliser les régimes ou les groupes terroristes qui se réclament de l’islam dans le monde pour constater leur caractère anti-ouvrier et liberticide.

Sans compter qu’une certaine vision de l’anti-islamophobie peut entrainer dans des combats douteux. Il en est ainsi de la défense, au nom de l’anti-racisme et de l’anti-islamophobie, des femmes qui revendiquent le droit de se baigner en burkini dans les piscines municipales. Elles s’intitulent les « Rosa Parks musulmanes » mais n’ont pourtant rien de commun avec la Rosa Parks de 1955, cette militante noire, figure de la lutte contre la ségrégation raciale aux États-Unis, qui a refusé de céder sa place dans un bus à un homme sous prétexte qu’il était blanc. Les piscines municipales n’ont rien à voir avec des lieux de ségrégation comme l’étaient les bus de Montgomery. On y trouve au contraire des baigneurs de toutes origines sociales ou culturelles.

Les pièges sont donc multiples. Le radicalisme anti-islamophobe non seulement ne permet pas de les éviter, mais il mène parfois à se faire piéger. Mais nous avons les moyens d’y faire face. Comme on peut combattre à la fois l’antisémitisme et le sionisme (n’en déplaise aux sionistes pour lesquels tout antisionisme serait de l’antisémitisme), on peut également lutter contre une certaine forme d’islamophobie, visant à stigmatiser les musulmans, et contre l’islamisme politique (n’en déplaise aux islamistes pour lesquels toute critique de l’islam serait islamophobe). Lutter à la fois contre l’islamophobie véhiculée par l’extrême droite et contre l’islamisme politique amènera à se retrouver sous les tirs croisés de ces deux camps, preuve qu’ils se rejoignent dans leur conception réactionnaire du monde. C’est la meilleure façon de ne pas se faire instrumentaliser. Quant au principal « devoir » d’un parti anticapitaliste, pour paraphraser un révolutionnaire célèbre, n’est-il pas de faire la révolution ?

Gil Seguin, le 20 septembre 2019


[1] Citation tirée de la « Lettre ouverte aux escrocs de l’islamophobie qui font le jeu des racistes », un livre posthume de Charb publié après son assassinat en 2015, lors de l’attentat contre Charlie Hebo revendiqué par Al-Qaïda.

[2] Henri Peña-Ruiz est notamment l’auteur d’un « Dictionnaire amoureux de la laïcité »

[3] « Introduction à la Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel » de Karl Marx, 1844


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